Danser sans hidjab (La femme qui en savait trop)
Celles et ceux qui suivent le cinéma iranien de près ne seront pas dépaysés par La femme qui en savait trop, coécrit par Jafar Panahi et Nader Saeivar, son réalisateur. Néanmoins, on est toujours stupéfait et admiratif devant le courage manifesté dans des scénarios qui mettent en cause le régime et ses préceptes de plus en plus contestés. Comme le dernier long métrage de Saeed Roustayi, Woman and Child, mais aussi comme la plupart des films d'Asghar Farhadi, La femme qui en savait trop est une histoire d'engrenage, qui accule ici un personnage de vieille femme, seule contre tous, ou presque, en tout cas une communauté d'hommes, solidaires pour des raisons diverses, qui ont le plus souvent à voir avec la compromission ou la corruption. Avant le générique de fin, poignant, le film symbolise la liberté des femmes par la danse, sans contrainte ni hidjab. Manquant peut-être un peu de fluidité, si on veut lui chercher un défaut, La femme qui en savait trop est un nouvel acte de résistance dans une société qui semble se diriger vers sa nécessaire déchéance, mais qui résiste encore par la menace et l'avilissement. Le cinéma iranien témoigne d'une évolution inéluctable avec ses moyens et sa capacité de toucher le public international, notamment à travers les festivals. Et là-bas, le combat continue.
Le réalisateur :
Nader Saeivar est né le 21 juillet 1974 à Tabriz (Iran). Il a réalisé Namo et No End.
Une semaine à Angoulême (4)
Fils de de Carlos Abascal Peiró
Carlos Abascal Peiró a passé son enfance dans l'Espagne des années 90. Qu'est-ce qui l'a poussé, pour son premier long métrage, à s'intéresser au marigot du monde politique français ? Lui seul le sait et sans doute que le même récit aurait pu se passer ailleurs, avec une pincée de compromissions européennes pour assaisonner le tout. Bien d'autres films ont montré ce microcosme avec verve et ironie, il fallait donc que Fils de trouve des accroches nouvelles et modernes, lesquelles passent notamment par un rythme supersonique et toute une série de rebondissements censés pimenter une intrigue et surtout permettre de tirer à vue sur un sérail politique qui n'a pas besoin de la fiction pour être globalement dévalorisé auprès de l'immense masse des citoyens. Le scénario, une course à l'échalote en continu, avec un suspense dont on se fiche un peu marque par le peu d'épaisseur de chacun de ses personnages, réduits à l'état de pantins et de girouettes pathétiques, prêts à tout pour exister. Le casting cinq étoiles du film (Cluzet, Viard, Lutz, etc) ne sert à rien et les comédiens ne semblent pas tellement s'amuser, en définitive, en dehors de quelques punchlines bien senties. Comment, à vrai dire, s'intéresser sur la longueur à des individus aussi vils, lâches et cupides ? Les jeux de massacre les plus courts sont certainement les meilleurs
Les enfants vont bien de Nathan Ambrosioni
En France, chaque année, de 4 à 5 000 personnes majeures disparaissent volontairement. Et leurs proches, comment font-ils ensuite, devant ce deuil incomplet ? Nathan Ambrosioni, 26 ans et déjà 3 films à son actif, s'attaque à ce sujet dans une fiction dont le titre, Les enfants vont bien, a quelque chose d'ironique. Il s'agit d'un drame inversé, avec le moment le plus dur dès le démarrage du film, ne restent plus ensuite que les conséquences et elles sont, en l'occurrence, complexes à gérer, pour une sœur et des enfants. Maman est partie et Dieu sait quand elle reviendra, si jamais elle a l'intention de le faire. Il n'existe pas de remède miracle à un tel abandon, mais seulement des adaptations, plus ou moins satisfaisantes. Il y a peu de cris dans le film, mais beaucoup de chuchotements et des silences qui en disent long. Le réalisateur a misé sur la sobriété et il a eu entièrement raison, les situations parlant d'elles-mêmes. L'interprétation des enfants, très délicate avec de tels rôles à assumer, est plus que parfaite, dans un équilibre qui autorise l'émotion, sans en faire trop. Quant à Camille Cottin, elle se révèle tout bonnement remarquable, dans un contexte de femme libre, débarrassée de responsabilités, amenée à remettre en question sa vie et ses priorités.
Fanny de Yan England
Stéphanie Lapointe, au Québec, est célèbre pour ses talents d'actrice, de chanteuse et d'autrice de livres jeunesse (la série Fanny Cloutier). Elle signe le scénario de Fanny, réalisé par Yan England, un long métrage que l'on pourrait ranger dans la catégorie "drame d'aventure." Vu comment l'histoire évolue, on pourrait parler même de mélodrame, mais gageons que ce n'est pas un terme qui plairait beaucoup au cinéaste. Il y a du mystère dans l'air, avec un père trop souvent absent et une fille qui n'a jamais comblé l'absence de sa mère. La recherche d'une vérité cachée sera donc son unique obsession et la source de péripéties qui vont embarquer avec elles d'autres jeunes protagonistes. La morale de tout cela, c'est que les secrets ne doivent pas devenir des mensonges que le poids des années qui passent rendent de plus en plus insupportables. Fanny, en tant que récit d'apprentissage, ne démérite pas et l'on apprécie la bonne qualité de l'interprétation générale, de même que la somptuosité des paysages du Saint-Laurent. Mais le film se fait bien lourd dans ses dernières minutes et prend un malin à appuyer sur les choses les plus tristes, appelant, de manière un peu trop démonstrative, nos glandes lacrymales à s'activer. Fanny a beau viser tous les publics et, en particulier, celui des jeunes adultes, il n'était pas interdit de faire montre de davantage de retenue.
Soins constants (En première ligne)
L'affiche de En première ligne met en avant l'interprétation de Leonie Benesch, tout aussi impressionnante de naturel, il est vrai, que dans la mémorable Salle des profs. Le film de la réalisatrice suisse Petra Volpe, qui porte le titre de Heldin (Héroïne), dans sa version originale, suit la dernière rotation de jour dans un hôpital en sous-effectif, à travers le travail éreintant et ingrat d'une infirmière, avec la tension qui ne cesse de monter, au milieu de malades qui ne comprennent pas, quand ils sont conscients, la dureté d'un métier qui nécessiterait le don d'ubiquité. En première ligne est proche du documentaire, réduisant 8 heures de labeur en 90 minutes, mis en scène avec une fluidité étonnante, dans un état d'urgence permanent, au rythme d'un thriller palpitant qui ne quitte pas d'une semelle son personnage principal et suscite une émotion grandissante. Hommage limpide au travail des soignants, le film est aussi, sans conteste, un cri d'alarme quant à la crise sanitaire qui ne fait que s'amplifier, en Suisse comme ailleurs, devant le manque abyssal de moyens, les restrictions budgétaires et, partant, la difficulté à retenir un personnel de plus en prompt à démissionner, devant l'ampleur des tâches demandées. En délaissant les soldats en première ligne, sur le front des soins hospitaliers, nos sociétés vont droit vers la catastrophe.
La réalisatrice :
Petra Volpe est née le 6 août 1970 à Suhr (Suisse). Elle a réalisé Pays de rêve et Les Conquérantes.
Une semaine à Angoulême (3)
Regarde d'Emmanuel Poulain-Arnaud
Il y a de quoi faire le plein de méfiance en découvrant le casting de Regarde et le duo Fleurot/Boon. Une
comédie sur le remariage ? Vous n'y êtes pas du tout, avec ce synopsis qui part d'une situation très
dramatique que l'on attend quand même mâtinée d'une bonne dose de tendresse. Le danger, là,
viendra d'un excès de pathos et c'est la bonne surprise de Regarde : on y pleure quasiment jamais,
même si quelques vagues d'émotion apparaissent de-ci, de-là, et l'on rit plutôt de bon cœur, dans des
registres très divers, y compris avec une certaine part de méchanceté, assez inattendue. De grâce,
n'évoquons pas les comédies italiennes, mais on est assez loin de la lourdeur habituelle de nos bonnes
vieilles recettes hexagonales. Le scénario tient la route et ne fait pas de promesses qu'il ne peut pas tenir.
Autre atout du film : sa belle image, il est vrai facilitée par la splendeur du spectacle de l'océan, du côté des
Landes. L'amour rend sûrement moins aveugle que la maladie, mais il y a cependant un optimisme,
nullement béat? qui prévaut dans le film et lui confère un caractère de feel good movie, qui n'était pas
gagné sur le papier. Ajoutez un Dany Boon sobre, une Audrey Fleurot modérément flamboyante et un jeune
acteur plein de promesses, Ewan Bourdelles, et vous obtenez un produit sans grumeaux et parfaitement
comestible.
Sans pitié de Julien Hosmalin
Le premier long-métrage de Julien Hosmalin est très personnel, pour au moins deux raisons : l’atmosphère
de fête foraine, qui est celle de son enfance, et le climat de violence, qui n'est pas étranger à sa jeunesse.
Dès le début de Sans pitié, il est évident que la forme sera très travaillée par cet admirateur du cinéma de
James Gray et de Quentin Tarantino. Son style convient parfaitement à une première partie très
convaincante, avec son ambiance inquiétante. La deuxième époque se révèle plus musclée et sacrifie les
dialogues pour une action sous tension permanente. On se retrouve dans un film de vengeance pur et dur, à
la mise en scène certes toujours peaufinée, mais qui paraît presque maniérée et exagérée, eu égard à un
scénario qui s’enfonce de plus en plus dans une noirceur constante, limite artificielle. Conçu comme une
œuvre dédiée à sa mère et à son grand frère, qui a joué dans sa vie le rôle d’un père absent, le métrage de
Julien Hosmalin, en tutoyant le film de genre, perd en authenticité et en sensibilité ce qu’il est censé gagner
en efficacité. Un petit peu d’une défaite foraine, en fin de compte.
La danse des renards de Valéry Carnoy
À l'adolescence, nul ne l'ignore, l'appartenance à un groupe reste pratiquement indispensable à l'identité
sociale, quel que soit le milieu concerné. A fortiori dans l'internat d'un sport-études comme celui dans
lequel évoluent les adolescents du premier long métrage du jeune cinéaste belge Valéry Carnoy. Une notion
exacerbée, en l'occurrence, par la recherche de performance et la compétition, en parallèle avec la
découverte de l'amitié, voire de l'amour, si l'occasion se présente. Injonctions à la virilité et santé mentale
sont également des aspects développés par le scénario de La danse des renards, qui ne hoquette jamais et
semble d'emblée placé sur les bons rails, avec une facilité presque déconcertante. Bien aidée par ses
jeunes interprètes, très talentueux, la mise aux poings (la boxe est le sport concerné) est efficace et
sensible, admirablement rythmée dans et en dehors du gymnase, notamment dans une forêt, d'où la
présence des goupils. Ce n'est pas un film prometteur, mais déjà une réussite accomplie, dans le créneau
très fréquenté du récit d'apprentissage, mais contextualisé et adapté à des situations bien précises dans
lesquelles la détresse psychologique ou toute autre faiblesse identifiée signifie un risque de survie très
menacée.
Défaillances mécaniques (Miroirs n°3)
Les amateurs de la petite musique petzoldienne en conviendront sans doute, pour la majorité d'entre eux. Miroirs N°3 n'est pas le meilleur film du cinéaste allemand. Mais il n'est pas décevant non plus, dès lors que l'on a pris l'habitude d'attendre avec impatience ses récits épurés, qui en disent et en montrent peu, mais qui utilisent des détails a priori insignifiants (les caprices d'un lave-vaisselle) pour évoquer la difficulté de communiquer et de s'aimer. Oui, c'est un film sur le deuil, avec deux histoires en miroir, évidemment, mais c'est bien davantage, un voyage tranquille dans les ressorts de l'âme humaine, avec ses mystères, sans une recherche absolue de l'émotion, celle-ci venant comme par effraction, avec une bienveillance du film pour ses différents personnages, tous plus ou moins touchés par les aléas de la vie. On ressort de là avec plein de points d'interrogation sur la suite de l'intrigue et on est heureux d'avoir passé près de 90 minutes avec la merveilleuse Paula Beer. Ne pas négliger non plus l'humour sous-jacent de plusieurs scènes, qui confinent presque au burlesque, avec chutes et défaillances mécaniques. Et puis il y a ce romanesque qui ne se pare pas de couleurs chatoyantes mais s'insinue dans des moments d'échanges, de regards ou de silences. À bien y réfléchir, Miroirs n°3 n'est pas un film aussi anodin qu'il y paraît et en plus, il fait du bien.
Le réalisateur :
Christian Petzold est né le 14 septembre 1960 à Hilden (Allemagne). Il a réalisé 11 films dont Barbara, Phoenix, Ondine et Le ciel rouge.
Une semaine à Angoulême (2)
Muganga - Celui qui soigne de Marie-Hélène Roux
Comment mieux faire qu’un documentaire pour évoquer l’œuvre du docteur Mukwege, prix Nobel de la Paix ? Et surtout, comment ne pas tomber dans l’hagiographie pure, avec un personnage aussi proche de la sainteté, cet homme qui répare les femmes, victimes des pires atrocités dans l’est de la « République dramatique du Congo. » Marie-Hélène Roux, née au Gabon, et qui connaît bien l’Afrique, a choisi de ne pas atténuer la violence, quitte à rendre parfois le film insoutenable. La mise en contexte est puissante, de temps en temps à la limite, mais permet d’éclairer la trajectoire lumineuse et cependant humble, d’un praticien confronté aux pires des situations. Muganga parvient ainsi à éviter presque tous les pièges liés à une biographie qui ne prendrait pas en compte tout l’environnement social, politique et humain de son héros. Isaach de Bankolé, trop rare au cinéma, donne à son personnage un charisme indéniable et compose, avec un Vincent Macaigne au taquet, un duo parfaitement crédible.
Pour mon bien de Mimmo Verdesca
Les mélodrames familiaux, dans leur douleur intime, peut être ce qu’il y a de plus beau, mais encore faut-il ne pas trop charger la barque émotionnelle. De facture très classique, voire désuète, Pour mon bien, le premier long-métrage de fiction de Mimmo Verdesca, pousse hélas le curseur jusqu’au maximum, accompagnement musical compris. Pourtant, si on les prend séparément, beaucoup de scènes touchent, quand la pudeur et la délicatesse s’y mêlent. Et ce, grâce aux interprétations remarquables de Marie-Christine Barrault, de Stefanie Sandrelli et, surtout, de Barbora Bobulova, forte héroïne au corps d’argile. Dans ce type de film, c’est le passé, forcément différent de ce qu’il semble être, qui tient le rôle principal et c’est un euphémisme de dire que son poids est écrasant. Ce n’est pas en soi gênant, mais l’équilibre n’est pas si facile à trouver entre le pathos et la subtilité dramatique.
Météors de Hubert Charuel et Claude Le Pape
Quel contraste avec Petit paysan ! Avec Météors, Hubert Charuel voulait parler d’un ami à lui dans une mauvaise passe, de ses liens, de sa ville et de ses habitants. Son nouveau film, réalisé avec la collaboration de Claude Le Pape, se déroule dans une périphérie urbaine et un environnement marqué par la grisaille, avec une météo pourrie, la plupart du temps. Avec cela, les trois jeunes personnages principaux vivent dans une certaine précarité, se retrouvent souvent alcoolisés et dans des situations invraisemblables. Des rêves ? Quelques-uns, oui, mais irréalisables. La mise en scène saccadée en ajoute encore dans ces perspectives bouchées et ce manque d’espérance. Le plus étonnant, et c’est sans doute volontaire, est l’absence de toute présence féminine ainsi que familiale. Nous sommes donc prisonniers de l’univers étriqué de ces jeunes gens, dont la seule alternative de travail est le fast-food du coin ou la participation à l’enfouissement de déchets radioactifs. Pas très gai, tout cela, et l’alchimie entre les acteurs, de même que l’embryon de suspense, sur la fin, ne suffisent pas pour y trouver son compte.
Une semaine à Angoulême (1)
La petite graine de Mathias et Colas Rifkiss
La petite graine, le premier long métrage de Mathias et de Colas Rifkiss, a été sélectionné au Festival du film francophone d'Angoulême et au FIFIGROT toulousain. À l'heure où ces lignes sont écrites, le film n'a pas encore de distributeur, mais il ne va pas tarder à en trouver un, à coup sûr. Au vu de son synopsis, trop explicite d'ailleurs, l'idée d'une comédie autour d'un sujet aussi grave peut faire craindre une dérive un peu graveleuse, ce qui n'est assurément pas le cas, même si les dialogues sont directs et les situations franches. C'est que le film, une fois son argument central plus ou moins épuisé, se reconvertit en quelque chose de plus profond, en forme d'anatomie du couple. Autour de l'impératif de l'enfant, "indispensable " pour une famille heureuse, le discours s'éloigne facilement d'un certain conformisme et emprunte des sentiers narratifs moins fréquentés. Les quatre acteurs principaux, dotés de physiques "normaux", qui permettent une identification immédiate, s'échappent, eux aussi, de leur profil initialement, et volontairement, légèrement caricatural. Ce n'est pas du Bergman, évidemment, et ce n'est pas le but, mais une œuvre à l'évidence très travaillée dans son écriture et qui s'autorise même quelques embardées, dans son atmosphère, via notamment des virgules sonores inattendues et bienvenues.
Les Invertueuses de Chloé-Aïcha Boro
Au FESPAC0 (Festival de cinéma et de télévision), à Ouagadougou, Les Invertueuses de Chloé-AÏcha Boro a suscité des réactions pour la plupart violentes. "Vous devriez avoir honte de montrer le désir d'une femme de 65 ans", a-t-on reproché, en substance, à lé réalisatrice burkinabé, qui avait mis plus d'un an pour trouver son actrice. Celle-ci, d'ailleurs, a dû quitter le pays. Ceci montre que l'émancipation féminine a encore bien des territoires à conquérir, et pas seulement en Afrique, bien évidemment. Ceci dit, l'autre personnage principal du film, une jeune fille à la recherche de son identité, n'a sans doute pas beaucoup plû, non plus, aux contempteurs des Invertueuses. Cette relation entre l'adolescente et sa grand-mère amoureuse reste cependant la plus belle idée du long métrage, auquel on reprochera principalement une lenteur trop marquée qui amenuise l'impact de certaines scènes, pourtant très belles. Sur un autre plan, la cinéaste évoque assez clairement le péril constitué par les groupes armés islamistes et un état de guerre presque permanent qui met en suspens la démocratie. Il faut du courage pour tourner et présenter un tel film dans "le pays des hommes intègres" où être une femme libre, quel que soit l'âge, paraît relever de la plus pure utopie, hélas.
La Poupée de Sophie Beaulieu
Berlanga, avec l'étonnant Grandeur Nature, et Kore-eda, avec le décevant Air Doll, font partie, parmi d'autres, des cinéastes qui ont mis au premier plan le personnage symbolique de la poupée gonflable. Sophie Beaulieu n'a pas encore l'aura de ces deux réalisateurs, mais elle n'a pas hésité à empoigner le sujet, tout en l'incluant dans une réflexion plus large sur le couple et le statut social des célibataires dans le monde du travail et, plus prosaïquement, au sein de leur famille. Attention, c'est une comédie, et même romantique, en l'occurrence, qui a pour premières vertus de ne pas se prendre trop au sérieux et de prétendre surtout à nous divertir. Mission plutôt réussie dans l'ensemble, avec une fantaisie de bon aloi, un joli sens de l'absurde et même une dose légère de fantastique. Les dialogues sont ciselés et souvent très directs, voire triviaux, en tout cas délectables, à quelques exceptions près, les situations sont croquignolettes et le rythme soutenu pendant 80 minutes. Mais le plaisir vient avant tout des interprétations, avec un Vincent Macaigne parfait dans l'ébahissement, mais d'abord une Cécile de France de compétition et adorable et une Zoé Marchal, la fille d'Olivier, qu'on aimerait certainement voir bien plus fréquemment au cinéma, à l'avenir. C'est une poupée à laquelle on dit oui, oui, oui.
La culpabilité des vivants (Last Shadow at First Light)
La réalisatrice de Last Shadow at First Light, Nicole Midori Woodford, explique que l'idée de départ de son film lui est venue suite à la confidence de sa grand-mère, qui avait raté son train pour Hiroshima, un certain 6 août 1945. Il n'est cependant pas question ici du largage de la bombe atomique, mais d'un autre traumatisme japonais : le tsunami de 2011. Ce qui intéresse la réalisatrice singapourienne, c'est le sentiment de culpabilité des vivants qui n'ont pas pu ou pas su protéger leurs proches. Le thème est traité de manière délicate et sophistiquée et peut-être un peu trop alambiquée et opaque, même si l'initiale brume scénaristique du film se lève peu à peu, au fil des minutes, fort heureusement. Reste que nombre de situations sont flottantes, tant il est souvent difficile de faire la différence entre scènes réelles et oniriques. Last Shadow at First Light est à la fois un film de fantômes et un récit d'apprentissage pour une adolescente, avec son mal de mère. C'est aussi un road trip au nord du Japon, avec une philosophie synthétisable en une seule phrase, prononcée assez tôt dans le film ; "Tu existes tant que quelqu'un se souvient de toi." Pour développer cette idée, Nicole Midori Woodford a eu 110 minutes, parfois nébuleuses, parfois envoûtantes, à l'instar de ses très originaux (et inutiles ?) effets spéciaux.
La réalisatrice :
Nicole Midori Woodford est née en 1986 à Singapour. Elle a réalisé 4 courts-métrages.
Il vous salue Marie (Entre toutes)
Franck Bouysse vous salue Marie et vous magnifie, sans nul doute, dans une ode romancée à votre tempérament et à votre courage, dans une ferme corrézienne, au siècle dernier. Marie, c'est la grand-mère de l'auteur, née en 1912, peu avant cette abominable boucherie que l'on nomme Première Guerre mondiale. C'est un roman, bien sûr, mais nourri de ce que l'écrivain sait de la vie de cette femme et surtout des tourments qu'elle connut, et même, peut-on parler de tragédie, quelque temps après la Seconde Guerre mondiale. Bouysse décrit les travaux des champs, ceux d'un temps désormais révolu, s'arrogeant parfois la licence de commenter l'évolution inéluctable d'un progrès qui éloigne peu à peu du respect de la nature et de ses cycles. Mais il en revient toujours à Marie, avec une part presque égale dédiée à la mère de celle-ci, Anna, inséparables et tour à tour seules ou presque à pérenniser la ferme familiale. Elles deviennent, à un moment de leurs histoires respectives, des femmes libres, non par choix, mais à cause des circonstances dramatiques qui les ont accompagnées et leur face-à-face avec Dieu se nuance de bien des manières. La langue de l'auteur fouille l'intime avec une infinie pudeur, s'autorisant quelques embardées lyriques et, vraisemblablement, des interprétations toutes personnelles, toujours dans le respect de la mémoire de Marie et d'Anna. Cet hommage posthume touche directement au cœur et parle à tous, non comme un éloge funèbre, mais comme une élégie qui possède aussi ses moments de joie et de plénitude. Rien que des vies au plus proche de la terre, celles d'héroïnes qui, comme beaucoup d'autres, ne se seraient jamais jugées comme telles, se contentant de mener leur barque à bon port, avec humilité et dignité, malgré les tempêtes et sans regrets, une fois leur temps écoulé.
L'auteur :
Franck Bouysse est né le 5 septembre 1965 à Brive. Il a publié 18 livres dont Né d'aucune femme et Buveurs de vent.
La semaine d'un cinéphile (423)
Lundi 18 août 2025
Angoulême : J-7. Oui, j'ai hâte et un petit pincement au cœur, comme avant chaque festival.
Mardi 19 août
Jusqu'à fin août, il ne me reste que 2 sorties à voir : Alpha et Fantôme utile. Ils sont programmés à Poitiers, tout va bien.
Mercredi 20 août
Un beau mercredi, avec notamment à l'affiche : Valeur sentimentale, Sous tension et, à voir, Alpha.
Jeudi 21 août
Pas question de rater le nouveau film de Julia Ducournau, cet après-midi. Peu importent les critiques, bonnes ou mauvaises.
Vendredi 22 août
Je retourne dans ma cave de vieux films japonais. Je m'y sens toujours à mon aise.
Samedi 23 août
Plusieurs nouveaux films japonais seront à l'affiche en septembre. Ce qui n'est pas pour me déplaire, évidemment.
Dimanche 24 août
Tout commence demain à Angoulême. Précisément à 13h00 !