Sorties 2025
Danser sans hidjab (La femme qui en savait trop)
Celles et ceux qui suivent le cinéma iranien de près ne seront pas dépaysés par La femme qui en savait trop, coécrit par Jafar Panahi et Nader Saeivar, son réalisateur. Néanmoins, on est toujours stupéfait et admiratif devant le courage manifesté dans des scénarios qui mettent en cause le régime et ses préceptes de plus en plus contestés. Comme le dernier long métrage de Saeed Roustayi, Woman and Child, mais aussi comme la plupart des films d'Asghar Farhadi, La femme qui en savait trop est une histoire d'engrenage, qui accule ici un personnage de vieille femme, seule contre tous, ou presque, en tout cas une communauté d'hommes, solidaires pour des raisons diverses, qui ont le plus souvent à voir avec la compromission ou la corruption. Avant le générique de fin, poignant, le film symbolise la liberté des femmes par la danse, sans contrainte ni hidjab. Manquant peut-être un peu de fluidité, si on veut lui chercher un défaut, La femme qui en savait trop est un nouvel acte de résistance dans une société qui semble se diriger vers sa nécessaire déchéance, mais qui résiste encore par la menace et l'avilissement. Le cinéma iranien témoigne d'une évolution inéluctable avec ses moyens et sa capacité de toucher le public international, notamment à travers les festivals. Et là-bas, le combat continue.
Le réalisateur :
Nader Saeivar est né le 21 juillet 1974 à Tabriz (Iran). Il a réalisé Namo et No End.
Soins constants (En première ligne)
L'affiche de En première ligne met en avant l'interprétation de Leonie Benesch, tout aussi impressionnante de naturel, il est vrai, que dans la mémorable Salle des profs. Le film de la réalisatrice suisse Petra Volpe, qui porte le titre de Heldin (Héroïne), dans sa version originale, suit la dernière rotation de jour dans un hôpital en sous-effectif, à travers le travail éreintant et ingrat d'une infirmière, avec la tension qui ne cesse de monter, au milieu de malades qui ne comprennent pas, quand ils sont conscients, la dureté d'un métier qui nécessiterait le don d'ubiquité. En première ligne est proche du documentaire, réduisant 8 heures de labeur en 90 minutes, mis en scène avec une fluidité étonnante, dans un état d'urgence permanent, au rythme d'un thriller palpitant qui ne quitte pas d'une semelle son personnage principal et suscite une émotion grandissante. Hommage limpide au travail des soignants, le film est aussi, sans conteste, un cri d'alarme quant à la crise sanitaire qui ne fait que s'amplifier, en Suisse comme ailleurs, devant le manque abyssal de moyens, les restrictions budgétaires et, partant, la difficulté à retenir un personnel de plus en prompt à démissionner, devant l'ampleur des tâches demandées. En délaissant les soldats en première ligne, sur le front des soins hospitaliers, nos sociétés vont droit vers la catastrophe.
La réalisatrice :
Petra Volpe est née le 6 août 1970 à Suhr (Suisse). Elle a réalisé Pays de rêve et Les Conquérantes.
Défaillances mécaniques (Miroirs n°3)
Les amateurs de la petite musique petzoldienne en conviendront sans doute, pour la majorité d'entre eux. Miroirs N°3 n'est pas le meilleur film du cinéaste allemand. Mais il n'est pas décevant non plus, dès lors que l'on a pris l'habitude d'attendre avec impatience ses récits épurés, qui en disent et en montrent peu, mais qui utilisent des détails a priori insignifiants (les caprices d'un lave-vaisselle) pour évoquer la difficulté de communiquer et de s'aimer. Oui, c'est un film sur le deuil, avec deux histoires en miroir, évidemment, mais c'est bien davantage, un voyage tranquille dans les ressorts de l'âme humaine, avec ses mystères, sans une recherche absolue de l'émotion, celle-ci venant comme par effraction, avec une bienveillance du film pour ses différents personnages, tous plus ou moins touchés par les aléas de la vie. On ressort de là avec plein de points d'interrogation sur la suite de l'intrigue et on est heureux d'avoir passé près de 90 minutes avec la merveilleuse Paula Beer. Ne pas négliger non plus l'humour sous-jacent de plusieurs scènes, qui confinent presque au burlesque, avec chutes et défaillances mécaniques. Et puis il y a ce romanesque qui ne se pare pas de couleurs chatoyantes mais s'insinue dans des moments d'échanges, de regards ou de silences. À bien y réfléchir, Miroirs n°3 n'est pas un film aussi anodin qu'il y paraît et en plus, il fait du bien.
Le réalisateur :
Christian Petzold est né le 14 septembre 1960 à Hilden (Allemagne). Il a réalisé 11 films dont Barbara, Phoenix, Ondine et Le ciel rouge.
La culpabilité des vivants (Last Shadow at First Light)
La réalisatrice de Last Shadow at First Light, Nicole Midori Woodford, explique que l'idée de départ de son film lui est venue suite à la confidence de sa grand-mère, qui avait raté son train pour Hiroshima, un certain 6 août 1945. Il n'est cependant pas question ici du largage de la bombe atomique, mais d'un autre traumatisme japonais : le tsunami de 2011. Ce qui intéresse la réalisatrice singapourienne, c'est le sentiment de culpabilité des vivants qui n'ont pas pu ou pas su protéger leurs proches. Le thème est traité de manière délicate et sophistiquée et peut-être un peu trop alambiquée et opaque, même si l'initiale brume scénaristique du film se lève peu à peu, au fil des minutes, fort heureusement. Reste que nombre de situations sont flottantes, tant il est souvent difficile de faire la différence entre scènes réelles et oniriques. Last Shadow at First Light est à la fois un film de fantômes et un récit d'apprentissage pour une adolescente, avec son mal de mère. C'est aussi un road trip au nord du Japon, avec une philosophie synthétisable en une seule phrase, prononcée assez tôt dans le film ; "Tu existes tant que quelqu'un se souvient de toi." Pour développer cette idée, Nicole Midori Woodford a eu 110 minutes, parfois nébuleuses, parfois envoûtantes, à l'instar de ses très originaux (et inutiles ?) effets spéciaux.
La réalisatrice :
Nicole Midori Woodford est née en 1986 à Singapour. Elle a réalisé 4 courts-métrages.
La biologie sans voile (Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles)
Inspiré par les échanges épistolaires entre un religieux québécois féru de botanique et son étudiante, Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles possède en soi un sujet original et fort, car les deux protagonistes affichent dans leurs écrits un amour réciproque. qui ne pourra que rester platonique. Ce qui n'empêche pas leurs lettres d'être fort explicites en matière de sexe, comme deux âmes, adeptes de
la "biologie sans voile", qui ne considèrent pas comme impures de telles pensées, d'autant plus "scandaleuses" qu'elles sont rédigées dans les années trente et quarante du siècle dernier. Mais Lyne Charlebois ne s'en tient pas là, en créant une mise en abyme contemporaine, laquelle affadit hélas le sujet premier de son long-métrage. Dans le même temps, elle rend grâce à la beauté et à la richesse de la flore québécoise, dans un déluge d'esthétisme un peu forcené. L'histoire de ces deux êtres qui se sont heureusement trouvés et ont fait fi des conventions de la société était suffisamment fascinante pour ne pas l'accompagner d'ajouts narratifs et de formalisme. Cette frustration est cependant un peu gommée par le jeu vibrant et à l'unisson de ces deux interprètes principaux, Alexandre Goyette et Mylène MacKay.
La réalisatrice :
Lyne Charlebois est née au Québec. Elle a réalisé Borderline.
Angoisses de la puerpéralité (Salve Maria)
Adapté librement d'un roman de l'écrivaine basque Katixa Agirre, Salve María participe du principe, désormais plus tabou, de déconstruire l'image idéalisée et imposée d'une maternité forcément heureuse. En l'occurrence, l'héroïne du film, ajoute à ce qui ressemble à une dépression post-partum des idées noires liées à un fait divers tragique, pour lequel elle se passionne. La réalisatrice catalane, Mar Coll, réussit assez bien, au moins pendant une heure, à installer une atmosphère oppressante et raréfiée, où les angoisses de la puerpéralité se confondent avec l'imminence d'un état proche de la démence. Elle le doit, en particulier, à son actrice principale, Laura Weissmahr, prodigieuse d'intensité négative. On y atteint alors un pic d'inquiétude, certes un peu éloigné de ceux de Rosemary's Baby ou de Hungry Hearts, par exemple, pour rester sur des sujets voisins. La dernière partie du film est moins probante, comme si les curseurs ne pouvaient être poussés davantage ou, plus prosaïquement, comme si le scénario entrait dans une sorte d'impasse émotionnelle. D'où un dénouement franchement frustrant, qui n'explique ni ne résout rien, nous obligeant à nous demander si le thriller psychologique entrevu n'était pas un leurre, qui ne débouche sur rien d'autre qu'une conclusion insipide et timorée.
La réalisatrice :
Mar Coll est née en 1981 à Barcelone. Elle a réalisé 3 films.
Ces corps de poussière (Alpha)
De là à considérer Alpha comme bêta, il existe forcément un delta. Il n'empêche qu'il est difficile de ne pas juger que Julia Ducourneau glisse sur une pente descendante, depuis sa splendide affirmation dans Grave et la légère déception de Titane. Chronique fantasmée des premières années du sida, Alpha semble vouloir impressionner par ses scènes paroxystiques, y parvient parfois, d'ailleurs, mais sans se doter d'un support narratif fort, éclaté entre plusieurs intrigues, dont certaines sont abandonnées en route. L'ambition, formelle, notamment, paraît évidente, mais cet esprit tragique, systématiquement, éprouve et ne suscite que trop rarement l'émotion recherchée, comme si les motifs choisis finissaient, à force de redondance, par détruire le potentiel du film. Les corps de poussière, cet état qui nous attend tous, deviennent les "héros" du film, au détriment de ses trois personnages principaux, qui auraient nécessité une écriture plus profonde et moins uniformément dramatique (avec Tahar Rahim dans la performance extrême). Dans ce monde de malades, Julia Ducournau enferme trop son action entre quatre murs, alors qu'on brûle de savoir ce qu'il passe au-dehors, dans un univers dystopique qui crée une atmosphère étrange et déjà plus intrigante. Las, elle préfère toujours revenir à des corps torturés et monstrueux, qui exhalent la solitude, la douleur et la déréliction.
La réalisatrice :
Julia Ducournau est née le 18 novembre 1983 à Paris. Elle a réalisé Grave et Titane.
Urgences à la grecque (Sous tension)
La mauvaise image des Urgences, à l'hôpital, n'est pas circonscrite à la France. Regardez plutôt ce qu'il se passe, en Grèce, dans Sous tension, réalisé par la cinéaste Penny Panayotopoulou. C'est à cet endroit que travaille, en tant qu'agent de sécurité, le personnage principal du film, un homme encore peu établi dans sa vie professionnelle et privée. Le réalisme social à la grecque n'a rien à envier, quand il évoque la précarité et la corruption, à celui que l'on peut voir chez les Dardenne ou chez Loach, pour ne prendre que des exemples qui parlent à tout un chacun. Mais le film a beau être sous une tension presque constante, il n'en est pas à restreindre tout espoir, que cela soit à travers l'enthousiasme de la jeune nièce du héros, le sourire un peu triste de la mère, une portée de chatons ou encore un oranger qui donnera peut être des fruits, à la prochaine saison. Dans cette Grèce hivernale, où il faut se battre pour survivre et ne pas céder à la dépression, Sous tension, sans misérabilisme mais avec dignité, relate des temps difficiles pour les plus modestes mais ne manque jamais de redonner sa chance à ceux qui ont subi des aléas dramatiques. Cet état d'esprit du scénario du film de Penny Panayotopoulou, cela ressemble beaucoup à ce que l'on appelle l'humanisme.
La réalisatrice :
Penny Panayotoupoulou est née en Grèce. Elle a réalisé 3 films.
Des instants norvégiens (Valeur sentimentale)
La Valeur sentimentale, dans le film de Joachim Trier, c'est celle accordée à la magnifique maison familiale, mais l'expression peut à coup sûr s'étendre aux relations difficiles entre un père cinéaste, plus souvent absent qu'à son tour, et ses deux filles qui ont suivi des voies professionnelles différentes. L'une joue, l'autre pas, l'une semble équilibrée, l'autre moins, mais ces deux sœurs ont beaucoup en commun, à commencer par leur enfance. Il manque une sœur pour se retrouver chez Tchekhov, mais l'atmosphère est bien dans ce registre-là, à moins de préférer parler de climat Bergmanien; ce qui n'est pas faux, non plus. Mais au-delà des influences éventuelles, ce qui séduit dans Valeur sentimentale, c'est son humanité, souvent blessée, et l'intensité douce de scènes qui se succèdent, sans que l'on sache jamais quel personnage va être privilégié dans la prochaine séquence, chacun à leur tour, isolément ou ensemble. Des portraits croisés, en somme, plus complexes qu'il n'y paraît, et un rappel des générations précédentes dont les drames ont nourri l'histoire familiale et celle de la maison qui l'a abritée. Valeur sentimentale est un ouvrage à la musicalité et à la poésie certaines, admirablement servies par l'élégance de la mise en scène de Joachim Trier et la qualité de ses interprètes, de l'illustre Stellan Skarsgård à la désormais indispensable Renate Reinsve (sa prestation est à mille lieux de celle de La Convocation), en passant par l'inconnue Inga Ibsdotter Lilleaas. Ils contribuent tous à ce que ces instants norvégiens deviennent inoubliables.
Le réalisateur :
Joachim Trier est né le 1er mars 1974 à Copenhague. Il a réalisé 6 films dont Oslo, 31 août, Thelma et Julie (en 12 chapitres).
Action ou vérité (L'épreuve du feu)
En fin de compte, rien n'a changé, ou presque, depuis l'époque des Rendez-vous de juillet de Becker ou des Tricheurs de Carné. La jeunesse, qu'elle soit dorée ou non, se vit souvent en bande, classes sociales plus ou moins confondues, avec sa mécanique interne et ses cruautés intrinsèques, qui s'exercent souvent à l'encontre de celui ou celle qui veut rejoindre le groupe. C'est ce que raconte notamment L'épreuve de feu, sans appuyer démesurément, mais avec une belle élégance de trait, pas si fréquente que cela dans le cinéma français, dans le cadre élégiaque de l'île de Noirmoutier. Les deux outsiders du film, l'ancien gros et la cagole de service (c'est le personnage qui le dit) ont un petit côté caricatural, sans que cela soit gênant, eu égard à la dynamique du clan qu'ils tentent de rallier. En optant pour un ton naturaliste et une certaine modestie qui n'amoindrit pas le propos, Aurélien Peyre frappe juste, dans un récit subtilement agencé où l'on trouve, comme par hasard, une partie d'Action ou vérité. La nouvelle venue Anja Verderosa, "cousine" de l'héroïne de Diamant brut, capte l'attention au côté d'un Félix Lefebvre, qui ne cesse d'affiner son jeu. Moins gâtée par son rôle, l'excellente Suzanne Jouannet, après sa révélation dans Les choses humaines et la confirmation dans La voie royale, poursuit sa route sans faute, si ce n'est qu'on aimerait la voir plus souvent et plus longuement, à l'avenir.
Le réalisateur :
Aurélien Peyre est né en France. Il a réalisé 2 moyens-métrages.