Rochelle que j'aime (3)
Eureka de Lisandro Alonso
Le constat était valable pour son long-métrage précédent, Jauja, et il l'est tout autant avec Eureka : pour tenter d'apprécier un film de l'Argentin Lisandro Alonso, il vaut mieux être en bonne forme physique et mentale et, surtout, ne pas chercher à tout comprendre mais à ressentir, si possible. Plus facile à dire qu'à faire, quand le cinéaste pousse le bouchon très loin, avec certaines scènes où il ne se passe strictement rien, et qui durent, qui durent. De plus, sur près de 150 minutes, Eureka est scindé en trois épisodes distincts qui font voyager dans l'espace et le temps, mêlant le réalisme à l'imaginaire, du western grotesque à l’œuvre contemplative. Une constante tout de même : la présence des populations originelles de l'Amérique, du nord et du sud, et le thème générique de l'exploitation de l'homme par l'homme. Oui, Eureka est un conte, un récit hybride qui fait la part belle au contemplatif et qui s'enferre sans doute dans sa propre posture. Cela dit, Lisandro Alonso dit lui-même qu'il n'a rien contrôlé dans son film (on peu en douter) et qu'il compte sur la curiosité (et la patience ?) des spectateurs, pour établir les connexions idoines entre les différentes scènes. Pessimiste par nature et peu séduit par le fonctionnement des sociétés modernes, le cinéaste nous invite à une forme de lâcher prise dans son nouveau film. Visiblement, selon les individus, ça passe ou ça casse, mais l'expérience mérite quand même d'être tentée, aussi opaque et fastidieuse soit-elle par moments.
20 000 espèces d'abeilles de Estibaliz Urresola Solaguren
A l'instar de Nos soleils de Carla Simón, 20 000 espèces d'abeilles, premier long-métrage de la réalisatrice basque Estíbaliz Urresola Solaguren, procède par petites touches impressionnistes pour aborder son sujet, avant de l'évoquer plus franchement dans sa dernière partie. Le film s'attache d'abord, en changeant parfois de point de vue, à décrire une famille où règne quelques tensions mais si l'ensemble ne manque pas de sensibilité, sa durée, au-delà des 2 heures, ne se justifie en aucune façon, puisque l'on en a presque d'emblée compris les enjeux. Le personnage principal du film est Aitor, son prénom officiel ou encore Coco, celui utilisé devant ses amies et enfin Lucia, celui qui lui correspond le mieux à cette fillette de 6 ans, née dans un corps étranger, celui d'un garçon. Pour ce rôle, Sofia Otero a obtenu le prix de la meilleure interprétation (non genré) à la Berlinale 2023, une récompense légitime. Les sous-intrigues, elles, prennent plus ou moins d'importance, selon les moments, avec une intensité variable, et détournent parfois inutilement du sujet central. Trop étiré, le film n'évite pas les répétitions ni les langueurs et ne s'impose vraiment que dans sa dernière demi-heure quand le récit s'affirme pour de bon et cesse de tourner en rond, toujours avec délicatesse, certes, mais de manière un peu trop timide.
Le ciel rouge de Christian Petzold
De Yella à Ondine, en passant par Jerichow, Phoenix, Barbara et Transit, le cinéma de Christian Petzold, qu'il soit historique ou contemporain, sait parfaitement rendre l'intime des relations humaines universel, au fil d'histoires que l'on peut difficilement ranger dans un genre spécifique. Il en est de même pour Le ciel rouge, une petite merveille, qui peut ressembler à une comédie de mœurs estivale, légère en apparence, mais où s'incrustent bien d'autres sentiments comme l'amertume ou le cynisme, tout en flirtant avec le film catastrophe, le mélodrame ou le récit d'apprentissage, de manière extrêmement fluide, avec une intelligence narrative enthousiasmante. Le ciel rouge pourrait aussi facilement s'apparenter à un huis clos théâtral mais aucune pesanteur n'y est perceptible car la progression dramatique est subtile et les dialogues savoureux. Paula Beer a succédé à Nina Hoss, en tant que muse du cinéaste, et elle est de nouveau sublime de charme et de pétillance dans le film mais ce n'est pas elle, en définitive, qui a le rôle principal, abandonnant ce privilège à Thomas Schubert, exceptionnel en garçon égocentrique, maladroit et totalement dénué d'empathie. Une fois de plus, Christian Petzold exprime son talent unique à rendre passionnantes, voire jubilatoires, les interactions entre ses différents personnages. L'idée de départ du scénario du film lui est venue en revoyant La Collectionneuse de Rohmer et il est vrai que Le ciel rouge est à sa façon un délicieux et cruel conte moral. Sa liberté et sa malice, dans l'intersection des sentiments, pourrait aussi faire penser à Jules et Jim, pourquoi pas ?
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